Identifiez-vous ! L’Amérique de la délation !
- ESPRIT
- il y a 6 jours
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Identifiez-vous ! Lettre de Yale
Dans les universités américaines, l’injonction à s’identifier est omniprésente. Qu’elle relève d’une volonté de former une communauté d’appartenance ou de punir celles et ceux dont les opinions dérangent, elle s’inscrit dans un mouvement de renouveau néo-puritain, où chacun est incité à choisir son camp.
Par Emmanuel Alloa I ESPRIT
Lorsque Tocqueville revient de son long voyage aux États-Unis, qui donnera lieu à De la démocratie en Amérique, il a ces mots : « J’avoue que dans l’Amérique, j’ai vu plus que l’Amérique : j’y ai cherché une image de la démocratie elle-même, de ses penchants, de son caractère, de ses préjugés, de ses passions, j’ai voulu la connaître, ne fût-ce que pour savoir du moins ce que nous devions espérer ou craindre d’elle1. » Presque deux siècles plus tard, on aimerait savoir ce que l’on est en droit d’espérer – ou de craindre. De la démocratie. De l’Amérique. De ce qui résiste de l’une dans l’autre. Ou du fait que l’Amérique, comme un aimant au milieu de la limaille de fer, révèle un champ de forces qui polarisent de plus en plus de sociétés considérées comme démocratiques.
C’est parfois dans le pli des choses futiles et journalières que se logent les révélations les plus durables. En arrivant à l’université Yale, où j’ai eu le privilège d’enseigner en 2023, je me suis heurté à une question, toujours la même : « Avez-vous déjà votre ID ? » La première fois, et face à ce qui fut sans doute ma mine perplexe, mes interlocuteurs ont pris soin de préciser que l’ID, c’est la carte d’identité, magique et magnétique sésame sans lequel toutes les portes resteraient résolument closes. « Vous devez vous identifier », m’expliquait-on, pour avoir accès aux bâtiments, aux services informatiques et même au bureau qui délivrera enfin, plusieurs jours plus tard, le précieux badge sans lequel je n’étais rien. Avec son ironie habituelle, un collègue me lança : « Tu as ton ID ? Félicitations, tu deviens enfin un être humain. » À l’intérieur de l’université semblait se rejouer – cette fois pour bien démarquer l’espace du campus du reste de la ville de New Haven aux multiples frictions – le sinistre rituel accueillant les primo-arrivants aux bordures du pays. Jadis à Ellis Island, aujourd’hui à El Paso.
En ce qui me concerne, chacun de mes séjours américains prolongés fut celui d’un privilégié, voyageant avec un visa de travail qui prémunit contre de telles vexations. À chaque fois, ce bout de papier timbré m’ouvrait les portes, d’abord à l’immigration puis dans les campus respectifs de la côte ouest ou est des États-Unis, dont les conditions d’enseignement et de recherche sont – il faut le reconnaître – exceptionnelles. Le cérémonial de l’identification, celui qui donne accès d’abord au pays tout entier puis à ses bulles académiques, je commençais à y être rompu, pensais-je. C’était sans compter sur le fait que l’injonction « identifiez-vous ! » avait pris entretemps une tournure nouvelle. Il y avait certes l’identité biométrique que toute personne doit décliner, en arrivant sur le territoire, avec ces catégories ethno-raciales si dérangeantes lorsque l’on arrive d’Europe continentale. Et ce séjour fut l’occasion de découvrir notamment que si l’Afro-Américain, le Latino ou bien l’Asiatique-Américain sont des catégories établies, il manque la case de l’Arabe-Américain (le comique d’origine palestinienne Mohammed Amer en fournit une démonstration décapante). Mais l’injonction « identifiez-vous » va bien au-delà : s’identifier, c’est dire « oui », choisir son camp.
Politique de l’appartenance
Le nouveau maître mot est celui de l’appartenance (belonging), dont les grandes universités de l’Ivy League on fait ces dernières années un élément de langage décisif dans leur communication. La volonté louable de se montrer plus inclusifs, avec une administration qui souhaite enfin prendre plus en compte la réalité stratifiée du pays, produit des effets bureaucratiques auxquels un enseignant venant d’Europe n’est pas nécessairement préparé : avant de pouvoir commencer, il faut valider un paquet de plusieurs heures de formation contre toute forme de harcèlement (moral, sexuel, ethno-racial, religieux, etc.) et soumettre par écrit une déclaration où l’enseignant développe les mesures à mettre en œuvre dans ses séminaires contre toute forme de discrimination. Ce n’est peut-être qu’un mal nécessaire, me disais-je, avant d’assister au moment où cette politique de l’appartenance allait devenir pour les universités de l’Ivy League une véritable chausse-trappe.
Au sein du parti républicain, après les massacres du 7 octobre 2023, les forces acquises au programme MAGA (Make America Great Again) ont flairé l’opportunité pour asséner un grand coup : la convocation devant le Congrès des présidentes de Harvard, Pennsylvanie et du Massachusetts Institute of Technology – et, plus tard, de la présidente de Columbia – fut un piège tendu que celles-ci n’ont pas su déjouer. Croyant encore devoir défendre la liberté d’expression, celle que sanctuarise justement le premier amendement de la Constitution américaine et que les conservateurs mobilisaient régulièrement pour incriminer les universités de ne pas leur offrir la tribune qu’ils réclament, les présidentes – et le bureau d’avocat qui avait assuré leur préparation – ont au contraire été prises de court sur le versant opposé, celui qui tient à la défense des identités. Les forces MAGA, peu connues jusque-là pour leur lutte contre l’antisémitisme – Donald Trump a régulièrement légitimé les suprémacistes chrétiens mettant en cause la réalité de la Shoah –, ont trouvé dans l’argument de l’antisémitisme sur les campus américains un puissant mobile pour obtenir l’éviction progressive de plusieurs présidences et conseils d’administration (le cas de l’université de Floride étant le cas le plus flagrant). S’ajoutent à cela les menaces des divers grands mécènes, affirmant ne plus pouvoir s’« identifier » avec ces universités qu’ils avaient jusque-là financées avec largesse. À la menace de « désidentification » répond une surenchère de l’« hyper-identification » : les directions d’universités affirment apporter leur soutien indéfectible aux communautés endeuillées et le font à grand renfort de gestes démonstratifs, comme pour échapper au piège rhétorique qui s’est fermé sur elles depuis les auditions au Congrès.
Doxxing : les nouveaux murs de la honte
Les images des policiers antiémeutes investissant le campus de Columbia occupé par les manifestants ont fait le tour du monde et suscité d’innombrables réactions. On a beaucoup moins évoqué un autre phénomène, pourtant lié. Quelques semaines après les atrocités commises par le Hamas, un camion publicitaire a commencé à sillonner le campus de Yale. Sur ses côtés, un message annonce en titre « les antisémites en chefs de Yale », suivi d’une demi-douzaine de photographies et de noms. Il s’agissait d’étudiantes et d’étudiants, majoritairement non blancs par ailleurs, membres d’une association étudiante demandant à l’université de clarifier ses liens économiques avec Israël et ses intérêts financiers dans des entreprises profitant de l’occupation en Cisjordanie. Des camions semblables ont circulé aux abords d’autres campus de l’Ivy League, en octobre et novembre 2023, dont Harvard et Columbia, avant que les services de sécurité dans les campus respectifs ne les interdisent. À l’initiative de ces camions, qui n’hésitaient pas à employer la typographie des journaux officiels des universités respectives, on trouve un groupuscule ultraconservateur. Sous l’étiquette nébuleuse Accuracy in Media(AIM), celui-ci s’était formé en 1969 déjà pour influencer l’opinion publique en faveur d’un vaste soutien à la guerre au Vietnam.
Cette stratégie des listes noires a un nom : on parle de doxxing. Il s’agit de repérer l’ennemi et de révéler au grand public les informations permettant de l’identifier. À Yale et dans les autres campus, la campagne de doxxingphysique, avec les camions, était accompagnée d’une campagne numérique sur les réseaux sociaux. Dans leurs prises de parole officielles, les organisateurs de la double campagne ont affirmé vouloir garantir qu’aucun de ces étudiantes et étudiants ayant signé ces lettres ne puisse à l’avenir trouver un emploi aux États-Unis. On tient là l’un des effets les plus palpables de la nouvelle « société de la transparence » : avec l’exorbitante puissance de calcul et de corrélation, couplée à une hypermnésie des réseaux, toute prise de parole, toute expression, toute manifestation de soutien pourra être retenue contre un jeune adulte et hypothéquera potentiellement jusqu’à la fin de ses jours ses options professionnelles.
Toute prise de parole, toute expression, toute manifestation de soutien pourra être retenue contre un jeune adulte et hypothéquera ses options professionnelles.
Issu de la contre-culture numérique et du monde des programmateurs, le doxxing était initialement employé pour révéler l’adresse IP d’un concurrent malveillant. Il avait ensuite été adapté par les « hacktivistes » et autres lanceurs d’alerte, publiant sciemment en ligne des documents (d’où le nom de doxxing) permettant de recouper les informations sur quelqu’un, comme son nom véritable, son numéro de téléphone ou son adresse. Ainsi, à Hong Kong, les activistes prodémocratie ont pu utiliser le doxxing pour identifier les policiers s’étant livré à la répression. Après la reprise en main brutale par les autorités, la tendance s’est inversée, et ce sont désormais les manifestants et les journalistes prodémocratie qui se retrouvent exposés à grand bruit. Bien que Hong Kong ait adopté en 2021 une loi anti-doxxing, le site prochinois hébergé en Russie HKLeaks a pu se maintenir, où une banque de donnée contient des milliers de photographies de cartes d’identité et d’adresses électroniques physiques d’opposants. Des techniques tout à fait semblables sont utilisées aujourd’hui en Iran par les milices numériques des Gardiens de la révolution afin d’identifier et de traquer toute voix dissidente.
L’injonction à l’identification prend aujourd’hui des formes multiples. Il y a bien sûr sa version ouvertement répressive, contre laquelle les démocraties non encore « illibérales » se sentent immunisées. Mais celles qui s’élaborent actuellement aux États-Unis n’en sont pas moins inquiétantes. Fin mai, après la conclusion du procès pénal du tribunal de New York de Donald Trump, sa base galvanisée annonçait vouloir divulguer les noms et les adresses des membres du jury l’ayant déclaré coupable pour les livrer à la vindicte populaire. S’ils ont osé prendre cette décision – voici le raisonnement –, de quel droit devraient-ils être protégés par l’anonymat ? Quant à la campagne des camions de doxxing, ses initiateurs déclarent que leur rôle se cantonne à informer le public sur des agissements opaques au sein d’une université comme Yale dont la devise est pourtant lux et veritas, « lumière et vérité ».
L’argument est imparable : pourquoi vouloir occulter le fait d’avoir signé une pétition, si ce n’est parce que cette pétition est en elle-même crapuleuse et suppose la clandestinité ? Comment ne pas se souvenir des propos tenus par celui qui était à l’époque le président-directeur général de Google, Eric Schmidt, à l’occasion d’une interview sur la chaîne de télévision CNBC : « Si vous faites quelque chose et que vous voulez que personne ne le sache, peut-être devriez-vous commencer par ne pas le faire. » Une fois de plus, on retrouve l’argument auto-moralisateur de la transparence : s’identifier, c’est choisir sa place, se donner à voir et donc s’exposer au jugement des autres. En se sachant observé, on corrigera automatiquement ses actions. « Plus notre surveillance sera stricte », écrivait à la fin du xviiie siècle Jeremy Bentham, l’un des pères de l’utilitarisme et inventeur du fameux Panoptique, « et mieux nous nous comporterons2 ». Confrontées au soupçon de revendre des données personnelles au plus offrant, les entreprises de la Silicon Valley ne manquent pas de dérouler ce raisonnement : à quoi bon vouloir défendre votre vie privée, si vous n’avez rien à cacher ?
Exposer et punir
L’injonction à l’identification et à l’exposition ne s’arrête pas là. « Identifiez-vous » s’applique non seulement à la prévention de comportements considérés comme néfastes, mais concerne aussi après-coup leur sanction. De plus en plus souvent, la justice américaine a recours à des peines alternatives, associées à des « punitions créatives » et impliquant l’exposition forcée. Quand les délits sont considérés comme mineurs, et accessoirement pour désengorger les prisons, les prévenus se voient proposer une réduction de peine, à condition de se promener en public avec des affiches détaillant leurs méfaits. Les condamnés sont sommés de s’identifier et d’indiquer ce qu’ils ont commis, comme cet homme et cette femme de Houston au Texas qui, pendant six ans et à hauteur de cinq heures par jour, devaient se placer à une intersection routière fréquentée de la ville et tenir une pancarte indiquant : « Je suis un voleur. J’ai volé 250 000 dollars. » L’objectif affiché est de créer auprès des individus concernés un effet traumatisant qui doit les dissuader de toute récidive.
Incontestablement, cette « justice créative » s’inscrit dans le renouveau du néopuritanisme, hérité en droite ligne des communautés protestantes du xviie siècle qui, avec le pilori, visaient à corriger un fautif en le livrant à l’opprobre général. En 1850, l’écrivain Nathaniel Hawthorne avait placé ce mécanisme au centre de son roman La Lettreécarlate, dont la protagoniste se voit condamnée à porter sur sa poitrine la lettre « A » pour « adultère » : « il n’y a pas d’outrage qui aille plus à l’encontre de notre commune nature que celui qui interdit au coupable de cacher son visage sous le coup de la honte3 », lit-on chez Hawthorne. Aujourd’hui, le châtiment par l’exposition réactive le sceau d’infamie moyenâgeux, tout en adoptant les oripeaux d’une punition se voulant plus « humaine ». Dans l’espace numérique, il y aura les pratiques du name and shame, autrement dit le fait de nommer et de couvrir de honte, mais toujours dans l’espoir que les coupables finissent par s’identifier et reconnaître par eux-mêmes leurs méfaits.
« Identifiez-vous ! »
Cet impératif s’est étoffé au fil du temps, pour venir nommer des facettes différentes et parfois divergentes de cette démocratie en Amérique jadis décrite par Tocqueville. À n’en pas douter, elle constitue un laboratoire de normes sociales qui, pas à pas, s’installent également de notre côté de l’Atlantique. L’entrée sur le territoire, l’accès aux services, mais aussi le fait de prendre parti, d’afficher son adhésion ou de commenter, bref, tous les visages d’un expressivisme ininterrompu. La contrainte qui consiste à choisir son camp, surtout vis-à-vis des formes de violence diverses et incommensurables qui se sont déchaînées depuis le 7 octobre 2023, rend plus ardu que jamais tout exercice de nuance. La pression pour se ranger d’un côté, s’identifier à une position ou à une cause unique, s’apparente par moments à un confessionnal public. Or nous le savons bien : chaque profession de foi a quelque chose de zélé. Difficile de distinguer ce qui relève d’une expression qui se voudrait authentique d’un banal opportunisme de circonstance. Mais peut-être faut-il admettre qu’il y a dans cette injonction à s’identifier, dans cette injonction à s’exposer, en tant qu’identité et dans une position identifiable, non seulement une contrainte imposée, mais un désir inavouable. La société de l’exposition, Bernard Harcourt l’a rappelé, est aussi une société de l’exposition volontaire4.
En visiteur occasionnel, je manque sûrement des outils nécessaires pour comprendre tous les ressorts d’un pays au si singulier destin, né bien avant la Révolution française d’une véritable volonté démocratique. Ce qui m’a cependant toujours convaincu chez Tocqueville est le fait que le regard sur l’Amérique ne saurait être qu’un regard en miroir, d’un genre qui nous renseigne surtout sur le type de société qui est la nôtre (ou celle qui nous attend). Outre l’extraordinaire aventure intellectuelle et humaine que fut cette expérience d’enseignement à Yale, elle fit également l’effet d’un bain révélateur, laissant apparaître dans une lumière crue cette réalité qui est désormais celle de toutes les sociétés en réseau. En ce sens, les États-Unis nous mettent face à ce constat : la perplexité ou le doute ne sont plus dans les bonnes grâces, il faut confesser son adhésion – et si possible sur-le-champ. Le véritable délit d’opinion, désormais, sera de ne pas en avoir. On comprend dès lors pourquoi la logique identitaire, celles des politiques du même nom, s’amorce bien avant, dans des sollicitations banales que l’on continue peut-être à tort de sous-estimer.
Notes :
1. Alexis de Tocqueville, « Introduction », dans De la démocratie en Amérique, vol. I [1835], éd. Eduardo Nolla, Paris, Vrin, 1990, p. 14-15.
2. Jeremy Bentham, The Collected Works: Writings on the Poor Laws, vol. 1, éd. Michael Quinn, Oxford, Oxford University Press, 2001, p. 277 [nous traduisons].
3. Nathaniel Hawthorne, La Lettre écarlate [1850], trad. Marie Canavaggia, Paris, Flammarion, 1982, p. 103.
4. Bernard E. Harcourt, La Société d’exposition. Désir et désobéissance à l’ère numérique, trad. Sophie Renaut, Paris, Seuil, coll. « La couleur des idées », 2020.
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