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La gauche n'est pas Woke et a renoncé à l'universalisme

  • ESPRIT
  • 12 mars
  • 10 min de lecture

Philosophe américaine, spécialiste des Lumières, Susan Neiman dirige le Einstein Forum, un think tank public et pluridisciplinaire à Potsdam. Elle a récemment publié La gauche n’est pas woke(1). À l’heure du nationalisme réactionnaire, elle constate que les voix de gauche « ont renoncé à l’engagement en faveur de l’universalisme plutôt que du tribalisme, à la distinction ferme entre justice et pouvoir, et à la croyance en la possibilité du progrès ». Et cela parce que la gauche est devenue woke : partant d’une légitime sollicitude pour les personnes marginalisées, elle prône désormais une vision tribale de la culture. À la faveur d’une critique de Michel Foucault, Susan Neiman invite ainsi à renouer avec les principes fondamentaux de la gauche.

L’entretien infra, réalisé avec Susan Neiman par Jonathan Chalier revient sur ces questions.

 

Susan Neiman - Photo Dominique Bonfiglio via Wikimedia

 

Jonathan Chalier - Esprit : Vous avez grandi dans l’État de Géorgie à l’époque du mouvement des droits civiques. Est-ce là que vous avez compris que vous étiez de gauche ?

Susan Neiman : Même si je l’ignorais à l’époque, parce que mes parents ne voulaient pas me faire peur, nous avons reçu des menaces de la part du Klu Klux Klan, parce que ma mère était très engagée dans le mouvement des droits civiques. Ce mouvement a fourni les principes de mes engagements politiques ultérieurs.

Quand j’étais encore petite, ces principes m’étaient présentés comme des principes juifs, à la fois par ma mère et par la synagogue à laquelle nous appartenions, qui travaillait étroitement avec Martin Luther King (et travaille toujours avec ses successeurs), d’une manière tout à fait radicale pour l’époque. La synagogue a même subi un attentat à la bombe en représailles de son soutien à la cause des Noirs américains. Selon ma mère, comme les Juifs ont été une minorité opprimée au cours de l’histoire, ils ont une obligation morale de se tenir aux côtés des autres minorités opprimées. Ce principe s’inscrit dans une ancienne tradition de judaïsme universaliste (de Moïse Mendelssohn à Karl Marx, Albert Einstein, Sigmund Freud et Hannah Arendt, mais on peut même la faire remonter aux Prophètes !). Malheureusement, elle est passée de mode aujourd’hui au profit du nationalisme juif, affreusement représenté par le gouvernement israélien actuel.

J’ai donc souhaité écrire un petit livre philosophique qui présente les principes fondamentaux que toute gauche authentique doit défendre en répondant aux militants woke. J’espère que certains mettront en pratique les remarques d’ordre théorique que je propose dans mon ouvrage, qui permettent de comprendre la défaite de la gauche aux élections présidentielles américaines. Et je suis heureuse que ce livre ait été traduit en un si grand nombre de langues, car le problème ne se limite pas aux États-Unis. Ainsi, par exemple, au Chili, l’échec de la nouvelle constitution serait dû à des concessions faites aux personnes indigènes, jugées trop importantes dans un pays miné par la criminalité et la pauvreté.

Vous évoquez également la figure de Paul Robeson : « La vision du monde de Paul Robeson puisait dans sa vie d’enfant dont le père avait échappé à l’esclavage, mais ce qui l’a incité à s’engager, c’est la rencontre avec des mineurs gallois en grève chantant dans les rues de Londres. »

SN : J’ai grandi en écoutant Paul Robeson et je connaissais ses chansons par cœur. Mais, à l’époque, je ne savais rien de lui, je ne savais même pas qu’il était noir (la plupart des chanteurs noirs que j’écoutais avaient un accent du Sud). Ce n’est qu’autour de mes 40 ans qu’un ami chilien m’a donné deux albums de Robeson et que j’ai commencé à m’intéresser à son histoire, que personne ne m’avait racontée à l’époque. Était-ce lié au maccarthysme ? Quoi qu’il en soit, dans mon prochain livre, un chapitre est consacré à la figure de Paul Robeson2.

Vous dites que vous êtes de gauche, mais vous ne vous revendiquez pas du socialisme. Est-ce parce que le socialisme est devenu infréquentable aux États-Unis, malgré les efforts de Bernie Sanders pour le réhabiliter ?

SN : Ce qui distingue la gauche des progressistes (liberals), c’est l’idée que les droits sociaux ne sont pas des aides sociales qu’il serait souhaitable d’obtenir, mais des droits humains nécessaires au plein exercice des droits politiques. Autrement, chacun a un droit égal de dormir sous un pont…

Paul Robeson était un compagnon de route du Parti communiste, mais il n’a sans doute jamais adhéré au Parti. Pour ma part, je suis socialiste ! En février 2020, lors de la primaire démocrate en Caroline du Sud, Sanders a été critiqué pour avoir vanté les mérites du système de santé de Cuba. Si Sanders connaissait mieux Cuba, il aurait pu aussi louer son système éducatif : les diplomates d’Amérique du Sud veulent un poste à Cuba pour que leurs enfants puissent profiter de l’école cubaine. Je suis convaincue que si Sanders avait été choisi pour représenter le Parti démocrate, il aurait pu battre Donald Trump… Je vous recommande d’écouter le merveilleux album, intitulé That’s Why We’re Marching: World War II And the American Folk Song Movement, qui offre une histoire musicale du mouvement socialiste américain de 1940 à 1945.

Votre argument est philosophique, mais s’appuie sur des mouvements historiques. Vous incriminez notamment, au-delà du woke, le fait que les victimes sont devenues plus légitimes que les héros pour s’exprimer dans l’espace public.

SN : J’ai étudié la philosophie, principalement sous la direction de John Rawls. Mais, à la différence de nombreux philosophes, je suis convaincue qu’on évite de nombreux contresens si l’on resitue les idées dans leur moment historique. Je ne crois pas que la tâche de la philosophie soit de prononcer des sentences abstraites sur la nature des choses en soi. Je suis devenue philosophe en lisant Simone de Beauvoir et Jean-Paul Sartre : c’est leur idée de la philosophie engagée dans son époque qui m’a attirée. Ainsi, on entend souvent dire que les Lumières sont une période ambivalente : elle voit l’affirmation des droits de l’homme, mais aussi l’essor du colonialisme et de l’esclavage. Pourtant, les penseurs des Lumières protestaient contre les injustices de leur temps et tentaient de les corriger(3).

Pour moi, la philosophie traite de questions que les gens se posent et à propos desquelles ils se disputent, et y répond de manière à la fois convaincante et compréhensible. Je travaille à devenir de plus en plus accessible, sans pour autant perdre en nuance. J’ai été une professeure de philosophie à l’université, que j’ai quittée pour diriger un think tank public et pluridisciplinaire en Allemagne. Je ne l’ai jamais regretté : cela m’a forcé à nouer un dialogue avec des gens travaillant dans différentes disciplines.

Pendant longtemps, il était naturel de faire des héros les sujets des récits, qu’ils soient historiques ou littéraires. Ainsi, pour Thomas Carlyle, « l’histoire du monde n’est que la biographie des grands hommes4 », en particulier les rois, les poètes et les prophètes. Une personne ne pouvait avoir de légitimité ou présenter le moindre intérêt parce qu’elle était une victime. Mais cela a changé au milieu du xxe siècle pour deux raisons principales : la Shoah et les luttes anticoloniales. On a alors prêté attention au fait que des millions de personnes ont perdu leurs batailles, qu’il faut leur rendre hommage et qu’on doit entendre leur version des faits. C’est à ce moment que l’on commence à travailler sur l’histoire d’en bas (history from below) et qu’on se met à dire que ce ne sont pas tant les pharaons qui ont construit les pyramides, mais les esclaves. Ce changement constitue clairement un progrès moral et scientifique. Mais le balancier est allé trop loin dans l’autre sens : désormais, on a tendance à penser que les personnes ne sont légitimes pour s’exprimer que sur la base de leur expérience de victimes. C’est absurde, parce qu’on nous évalue désormais en fonction de ce que le monde nous a fait et non en fonction de ce que nous avons fait dans le monde. Mais c’est le sujet de mon prochain livre…

Devenue woke, la gauche aurait-elle donc trahi ses principes ?

SN : De nombreuses personnes ont essayé de me dissuader d’utiliser le terme « woke » dans le titre de mon livre, considérant que cela ne voulait rien dire et que mes arguments allaient être instrumentalisés par la droite et l’extrême droite. Il est vrai que ce concept n’est pas cohérent, qu’il est fondé sur une confusion entre des émotions (de solidarité avec les personnes opprimées et marginalisées) qui sont traditionnellement de gauche et des idées qui sont plutôt réactionnaires. Mais je tenais à ce que le terme figure dans le titre parce qu’il dit tout de même quelque chose.

La question décisive est la suivante : quelle stratégie adopter pour lutter contre le nationalisme réactionnaire ? Je suis convaincue que se taire sur ce que la gauche a fait ces cinq dernières années, par crainte de nourrir le déversement de haine de gens comme Poutine ou Ron DeSantis, n’est pas la bonne stratégie. Si la gauche n’est pas capable de s’engager dans une autocritique sérieuse, d’autres personnes vont le faire pour elle.

Vous dépeignez Michel Foucault en Thrasymaque postmoderne, pour qui la justice se réduit au droit du plus fort. Comment Foucault a-t-il pu devenir « le parrain de la gauche woke » ?

SN : Foucault échoue à défendre les trois principes de la gauche. Tout d’abord, il ne devient pas tant nationaliste qu’il affirme que le concept de l’humain, inventé à la fin du xviiie siècle, va disparaître, ce qui donne lieu à l’essor de tout un champ de recherche appelé le post-humanisme. Ma réponse consiste à reconnaître que le concept d’humanité est une invention, mais qu’il nous faut la chérir. En montrant qu’au-delà des personnes, cultures et apparences différentes, il existe une dignité fondamentale qui doit être honorée, les Lumières ont construit un concept normatif qui ne doit pas s’enfoncer dans le marasme du tribalisme.

Ensuite, Foucault réduit la justice au pouvoir. D’un côté, cela ne veut rien dire, parce que Foucault considère que le pouvoir est partout. Mais il affirme aussi très clairement que le concept de justice est une imposture.

Enfin, on retient souvent de Surveiller et punir. Naissance de la prison (1975) l’idée que l’on croit faire des progrès vers plus d’humanité et de respect dans les pratiques et les institutions, mais qu’en réalité, en abandonnant l’écartèlement, on obtient le Panoptique. Foucault ne dit pas qu’il serait préférable de revenir aux supplices : il méprise le normatif. Son influence sur la philosophie et les sciences humaines contemporaines est à la fois massive et pernicieuse. Edward Saïd a affirmé avoir été sauvé du nihilisme de Foucault en lisant Frantz Fanon !

Vous insistez sur le rôle de la revue américaine de gauche Telos (1984-2020) dans la diffusion de l’anti-libéralisme de Carl Schmitt. Comment comprenez-vous cette trajectoire ?

SN : Honnêtement, je ne la comprends pas ! La seule chose que les gens de gauche, comme Chantal Mouffe, peuvent apprécier dans l’œuvre de Carl Schmitt, c’est sa critique de l’hypocrisie libérale. Mais elle est menée au nom du besoin d’un souverain fort… Je trouve son style pompeux et prétentieux, même s’il est plus compréhensible que Heidegger, avec qui il partage un engagement en faveur du nazisme. Theodor Adorno a remarqué que les catégories de Schmitt, selon lesquelles la politique concerne la distinction entre l’ami et l’ennemi, la morale le bien et le mal, et l’art le beau et le laid, sont puériles et ne fonctionnent que dans la cour de récréation !

J’insiste dans mon livre sur la biologie évolutionniste, qui présente comme des énoncés scientifiques ce qui fournit en réalité l’idéologie la plus puissante de notre époque. Or elle fonctionne sur les mêmes principes que la philosophie de Schmitt : nous sommes des êtres de pouvoir, qui cherchent à améliorer nos stratégies reproductives. Pourtant, Darwin n’a jamais considéré que tous les comportements humains s’expliquaient comme ceux des grands singes et des primatologues montrent que les primates ont de l’empathie et un sens de la justice. Le succès de la biologie évolutionniste date des années 1970-1980 et ses considérations s’accordent avec les vues de la nature humaine propres à la guerre froide, comme avec celles de l’économie néolibérale mondialisée. Elles sont désormais considérées comme incontestables.

Pour vous, la croyance en la possibilité du progrès ne relève pas de l’optimisme, mais de l’espoir, qui est une position morale. Mais n’est-ce pas là une manière d’affaiblir l’engagement en faveur des principes ?

SN : Au contraire ! L’optimisme (et le pessimisme, en l’occurrence) sont des propositions à propos de ce qui est le cas et de ce qui sera le cas. Si je devais être optimiste à propos du monde actuel, personne ne me prendrait au sérieux. Je ne partage pas la candeur de Steven Pinker ! J’étais déprimée après l’élection de Trump et je dois faire des efforts pour me convaincre qu’il y a de la place pour l’espoir et l’action. C’est ce que Gramsci appelait le pessimisme de la raison et l’optimisme de la volonté. L’espoir est une obligation morale, parce que si vous arrêtez d’espérer, vous cessez d’agir et le monde devient véritablement infernal. L’espoir n’est pas un état épistémique, mais une condition de l’action morale et politique.


Propos recueillis par Jonathan Chalier I Esprit


NB : Cet entretien a été publié initialement sur la revue ESPRIT sous le titre "La gauche anti-woke".


Notes :


(*) Le terme « woke » est un anglicisme signifiant « éveillé ». Il désigne initialement une prise de conscience des injustices sociales et raciales, en particulier au sein de la communauté afro-américaine. Son usage remonte aux années 1960, mais il a gagné en popularité à partir de 2014 avec des mouvements tels que Black Lives Matter, encourageant la vigilance et l'activisme contre les discriminations. Aujourd'hui, le terme « woke » s'est élargi pour englober une conscience accrue des diverses inégalités sociales, y compris celles touchant les communautés LGBT, les femmes, les immigrés et d'autres populations marginalisées. Il est également associé à des mobilisations pour des causes comme la justice climatique. Cependant, le terme a évolué et est parfois utilisé de manière péjorative pour critiquer des attitudes perçues comme excessivement moralisatrices ou intolérantes envers des opinions divergentes, notamment en lien avec la « cancel culture ». Certains détracteurs estiment que cette mouvance pourrait porter atteinte à la liberté d'expression. Il est important de noter que l'utilisation du terme « woke » varie selon les contextes et les perspectives politiques. Certains considèrent qu'il a perdu de sa signification originelle en raison de son appropriation par différents groupes, tandis que d'autres l'utilisent pour disqualifier des mouvements progressistes. Source: Wikipedia - Cette note est de la rédaction de Ebooks Univers.

1. Susan Neiman, La gauche n’est pas woke, trad. Cécile Dutheil de la Rochère, Paris, Flammarion, coll. « Climats », 2024.

2. S. Neiman, Heroism for an Age of Victims, New York, Liveright, à paraître.

3. Voir Dorian Astor, Katia Genel, Antoine Lilti, S. Neiman et Adrien Tallent, « Les ambivalences du progrès », Esprit, janvier-février 2023.

4. Thomas Carlyle, Les Héros [1841], trad. François Rosso, préface de Bruno de Cessole, Paris, Maisonneuve et Larose, coll. « Les trésors retrouvés de la Revue des deux mondes », 1998.

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