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Un seul individu peut-il changer le monde ?

Dernière mise à jour : il y a 5 jours

Edgar Morin, figure historique actuelle de la pensée et des idées vient, à 103 ans, de nous livrer un essai exquis où il partage avec le monde sa vision de l'Histoire, ennoblie ou tourmentée par des individus que le fleuve tranquille de la vie n'intéresse pas. On le sait mais continuons à faire comme si..., nous subissons l'empreinte d'hommes visionnaires ou pathologiquement imbus de leur narcissisme d'influer sur notre quotidien jusqu'à en faire un changement radical. Voici une brillante note de lecture dans ce petit livre précieux.


Edgar Morin le 25 avril 2023. — ©OLIVIER DION/LH/OPALE.PHOTO / KEYSTONE
Edgar Morin le 25 avril 2023. — ©OLIVIER DION/LH/OPALE.PHOTO / KEYSTONE

Le philosophe centenaire Edgar Morin livre dans " Y a-t-il des leçons de l’Histoire ? " une réflexion saisissante sur les forces invisibles – individus, mythes, hasards – qui façonnent les basculements historiques. Une mise en garde salutaire dans un monde dominé par l’incertitude et les bouleversements géopolitiques en cours, souligne notre éditorialiste Michel Winock.

En vieux sage âgé de cent-trois ans, Edgar Morin vient de publier un petit livre lumineux chez Denoël.


Le philosophe met en relief le rôle des individus dans l’Histoire. Cela pourrait paraître banal, mais pour plusieurs générations d’historiens, l’école des Annales – dont le dernier pape fut Fernand Braudel – avait minimisé les « grands hommes » et les « événements » au bénéfice des réalités économiques, sociales, démographiques, véritables moteurs de l’Histoire. On devait prendre en compte les « mentalités », la psychologie collective, mais non la psychologie individuelle des rois, empereurs, chefs de clans se disputant le pouvoir.



Les grands hommes refont surface dans l’Histoire

Edgar Morin, sans négliger les « forces profondes », met au jour le rôle déterminant d’individus investis d’autorité. La Russie en a fourni des exemples notoires en un siècle : à commencer par Lénine, sans lequel la prise de pouvoir par les bolcheviks et la création de l’URSS qui suivit n’auraient pas eu lieu. Staline, lui, a achevé la construction d’un État totalitaire et joué un rôle majeur dans la Seconde Guerre mondiale – depuis son pacte avec Hitler en 1939 jusqu’à la victoire finale de ses armées en 1945. L’action de Gorbatchev a été décisive, quoique involontaire, dans l’effondrement de l’URSS. Aujourd’hui, Poutine, nouveau tsar qui décide de tout, et particulièrement de l’invasion de l’Ukraine, est en train de bouleverser l’Europe et le monde. « Un seul individu peut changer le cours de l’Histoire mondiale », souligne Edgar Morin. Cela paraît une énormité, et pourtant…


Dans une autre leçon, Morin note l’influence de l’imaginaire sur le cours de l’Histoire. L’homme du Kremlin n’est pas un simple chef d’État belliqueux cherchant à agrandir son territoire ; il est porté par le grand mythe de l’empire russe appuyé sur la foi orthodoxe. Dans une récente interview dans L’Express, Vladislav Sourkov, « l’inventeur du poutinisme », expliquait le ressort de celui-ci : « Le monde russe n’a pas de frontière. Le monde russe est partout où l’on trouve une influence russe. […] Nous nous étendrons donc dans toutes les directions, aussi loin que Dieu le voudra et que nous en aurons la force. » Comme l’écrit notre auteur : « L’imaginaire intervient sans cesse dans l’Histoire. » C’est la source des mythes et des idéologies, si puissants dans l’origine des révolutions, des guerres et des empires.

L’improbable, moteur méconnu des révolutions

Notre philosophe insiste aussi sur la place de « l’improbable » dans l’évolution historique, en évoquant notamment l’aléatoire qui peut détourner les forces en action de leur but. Dans le cas de la France, la convocation par Louis XVI en 1789 des États généraux, qui devaient régler une question financière, accouche finalement d’une république. Les amateurs d’uchronie peuvent remplir des livres sur ce qui aurait pu se passer si. La contingence est souvent la reine des batailles. On connaît le vers de Victor Hugo sur Waterloo :


« Soudain, joyeux, il dit : Grouchy ! – C’était Blücher. /L’espoir changea de camp, le combat changea d’âme. »

En Russie, nous dit Edgar Morin, la révolution russe « fut d’une haute improbabilité ». Aujourd’hui, nul ne peut dire ce qu’il adviendra du grand dessein impérial de Poutine – non plus que des États-Unis après Donald Trump.


Cette imprévisibilité de l’Histoire peut nous être cachée par notre connaissance même du passé. Souvent, les historiens s’efforcent d’expliquer les choses par leur causalité. Ils n’ont pas de mal à y trouver tous les indices d’une nécessité que l’on pourrait traduire : « c’était inévitable » ou « cela ne pouvait pas se passer autrement ». Cette rationalisation n’est qu’une rationalisation rétrospective. Car, en fait, si ! Les choses, parfois, auraient pu se passer autrement. Les prévisions des futuristes sont rarement confirmées dans les faits.


À un degré plus élevé, philosophiquement parlant, on a cru longtemps au « sens de l’Histoire » : Hegel, Marx, la révolution industrielle, la révolution russe en fixaient diversement le point de fuite. En 1991, Francis Fukuyama avait cru voir dans la chute de l’Union soviétique le triomphe définitif de la démocratie et de l’économie de marché. On en est revenu.

En fait, écrit Edgar Morin, l’Histoire « nous révèle une complexité permanente dans ses progressions, régressions, réactions multiples et surgissements ininterrompus de l’inattendu ou de l’improbable ».

Challenges Editorial

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